En Colombie, la mémoire des disparus se perpétue d’une manière aussi intime qu’inattendue : à travers les arômes et les saveurs de leurs plats préférés. Un recueil unique célèbre aujourd’hui ces histoires culinaires qui tissent un lien entre les familles endeuillées et leurs proches absents. Cette initiative baptisée Recetario para la memoria transforme la gastronomie en véritable acte de résistance face à l’oubli, donnant corps aux souvenirs de dizaines de victimes de violences qui ont marqué le pays.
Quand la cuisine devient mémoire vivante
Le projet trouve ses racines au Mexique en 2019, sous l’impulsion de la photographe Zahara Gómez. Issue d’une famille argentine exilée durant la dictature militaire, elle comprend l’importance de contrer les discours stigmatisants qui entourent les disparitions. Face aux plus de 125 000 disparitions recensées au Mexique, majoritairement survenues ces vingt dernières années, elle conçoit ce recueil comme un outil pour créer des liens communautaires. L’édition colombienne, adaptée aux spécificités locales, rassemble 44 recettes qui couvrent une période allant du Bogotazo de 1948 jusqu’aux manifestations sociales de 2021.
María del Pilar Navarrete incarne parfaitement cette démarche mémorielle. Son époux Héctor Jaime Beltrán excellait dans la préparation du bocachico frit, qu’il accompagnait minutieusement de ñame et de suero costeño. Disparu lors de la tragédie du Palais de Justice en novembre 1985, il laisse derrière lui une famille brisée. Durant quarante années, María del Pilar ne touche plus à ce poisson. Sollicitée pour le recueil, elle décide finalement de surmonter ses appréhensions culinaires pour honorer la mémoire de son mari. « Je ne suis pas assez courageuse pour découper du poisson, mais je devais le faire », confie-t-elle. Le jour de la séance photo, elle ressent sa présence spirituelle à ses côtés.
| Type de plat | Personne honorée | Période de disparition |
|---|---|---|
| Bocachico frito | Héctor Jaime Beltrán | 1985 |
| Migas | Orlando et Edgar García | 1982 |
| Frijoles rancheros | Javier Ramírez | 2019 |
| Sopa de papa | Oliva Sáenz | 1948 |
Des témoignages qui humanisent les victimes
Nancy García Villamizar participe au projet pour ses deux frères disparus en 1982, Orlando et Edgar. Étudiants à l’Universidad Nacional, ils faisaient partie du Colectivo 82, groupe de treize jeunes victimes d’une alliance narcoparamilitaire. Elle prépare des migas, ce petit-déjeuner composé de patacones, chicharrón, oignon et ail qui embaumait leur maison familiale de Girardot. « On se levait avec cette odeur et papa nous servait cela avec du chocolat », se souvient-elle avec émotion.
L’initiative transcende les manifestations traditionnelles pour exiger justice. Les témoignages révèlent des détails intimes qui rendent les disparus plus proches :
- Les gestes affectueux comme celui de cet enfant touchant le sein maternel pour sentir sa chaleur
- Les anecdotes familiales sur les premières expériences adolescentes
- Les traits de personnalité révélés par les préférences culinaires
- Les traditions partagées lors des repas quotidiens
Un héritage qui traverse les générations
Karen Quintero Pardo, anthropologue médico-légale, accompagne sa grand-mère María Ilva Sáenz dans cette aventure. Celle-ci prépare une soupe de papa et viande pour sa sœur Oliva, disparue à onze ans en 1948. Partie travailler comme domestique à Bogotá, la fillette disparaît lors des troubles d’avril. Durant des décennies, María Ilva se heurte à l’indifférence : « On lui disait que rien ne pouvait être fait après tant d’années », explique Karen. Pourtant, le nom d’Oliva n’a jamais quitté les conversations familiales. Cette reconnaissance tardive, à travers le recueil, bouleverse cette femme de 87 ans habituée au silence social.
Selon Zahara Gómez, l’alimentation constitue un choix judicieux pour aborder ces drames. « La narration change complètement. Il ne s’agit plus seulement de dire que Juan a disparu tel jour. Mais que Juan aimait le flan préparé par sa mère avec un supplément de sucre. Si vous aimez le flan, cela vous rapproche de Juan », analyse-t-elle. Cette intimité partagée crée une identification collective qui transcende les statistiques froides.
